Pas toujours bonnes, les nouvelles

EPUISE

Extraits... NAHILA

        La dernière fois que j’ai vu Nahîla, c’est lorsque nous nous sommes quittés, au Havre, il y a quarante deux ans. Nous avons longuement pleurés dans les bras l’un de l’autre sur la terrasse d’un restaurant quelconque. Notre amour est si fort mais tellement impossible. La réalité de notre passion pèse comme un fardeau trop lourd, nous devons nous quitter. On se jure mutuellement de ne jamais s’oublier, on s’embrasse, on se touche, on pleure de nouveau et puis… Le déchirement total, un râle de mort qui te malaxe les tripes pendant des mois, des années. La dépression qui te colle dans un refuge chimique, la maigreur qui te taillade les chairs et l’envie de rien ni de personne qui te poursuit. Dix années passent ainsi, insipides et mélancoliques, un mariage merdique avec une conne, deux gamins qui m’emmerdent et une belle famille que je hais. Cinq années de plus m’emmènent au divorce et me rendent ma liberté. Enfin, ma solitude. Nahîla est toujours présente dans mon esprit, dans mon cœur. Je voudrais tant la revoir, l’embrasser, lui faire l’amour… Mais c’est inconcevable, je n’ose l’espérer. Je traîne ainsi ma solitude pendant cinq ans encore, dans toute l’Europe sans me fixer, avec l’ennui comme bagage et la haine comme espoir. Puis je me fixe au Havre, taciturne. Je vieilli au rythme des cargos que je décharge dans les docks, je fréquente les bars du port et je rêve de ma belle. Aujourd’hui je vais retrouver ma bien aimée. C’est sa fille, Thomassia, qui m’a retrouvé. Elle est venue de son pays, frapper à la porte de mon taudis du Havre. Nahîla veut me voir, elle ne va pas bien et va peut-être mourir. Je pousse la porte de l’hôpital de Beyrouth, elle est gravement blessée. Une roquette Israélienne. A ma vue elle geint mon prénom.
            -Ismaël je t’aime, je t’aime.
On s’embrasse, on se touche, on pleure et puis… Elle est morte. Elle était Libanaise et je ne pourrai même pas l’enterrer… Je suis Israélien.


 

OVERDOSE

     La nuit était là. Profonde, solitaire. Par la fenêtre, le froid hivernal tentait de s’immiscer. La buée sur les vitres dessinait des gerbes humides de gouttelettes bleutées. Elles se miraient dans la parure somptueuse de la lune, qui, en ces nuits d’hiver revêtait un linceul si pur et si beau, qu’elle inspirait réflexion et sérénité.
Et, moi je suis là, isolé et rêveur dans la nuit, je me crois heureux. Recroquevillé sur le canapé je me laisse porter par mes pensées diffuses. Rassurante, la maisonnée dort tranquille. Je suis bercé par les sons lancinants provenant du téléviseur toujours allumé en sourdine. L’appareil déblatère les stupidités usuelles et quotidiennes, et me conduis peu à peu vers une somnolence paisible et ouatée. Puis lentement un brouillard confus et impalpable s’installe dans mon être et m’aspire vers le sommeil…

Soudain je suis réveillé par une sensation incroyable, irréelle. Je suis mouillé, je suffoque, cela est impossible. Je me noie. Difficilement, j’ouvre mes paupières et je découvre hébété la réalité. Une peur atroce envahie mon corps et m’agite. Je suis en pleine mer ! Perdu ! Pourtant, au loin un téléviseur semble fonctionner. Il flotte au rythme doux et inexorable des vagues noires. Celles-ci, impassibles à ma détresse miroitent dans le reflet lunaire au gré de leurs ondulations incessantes. Ma gorge me brûle, l’eau saline renforce mon envie de crier, de refuser. J’ai peur, je suis transi, je ne veux pas, je ne peux accepter cette situation que je ne contrôle pas. Tout se bouscule, se mélange et s’amalgame dans mon esprit. Mais que m’arrive-t-il ? Non je ne rêve pas, la mer est glacée, son clapotis bien présent et son odeur si précise, mêlée de senteurs d’algues, de poissons, de fraîcheurs... D’eau !
Mais ! Je nage !
Pourquoi ? Pour aller où ? Vers la mort peut-être ! Je nage vers cette chose impossible, un téléviseur. Mon téléviseur. Il dérive au large d’un océan froid. Mon esprit analyse plus vite que mon corps ne se mue. Par qu’elle ineptie étais-je là ? Haletant, désormais un seul but me motive : rejoindre l’appareil. Ma brasse devient alors plus fluide, plus ordonnée et me rapproche lentement vers le récepteur qui scintille au loin. Troublé par des halos éphémères provoqués par le ballet coordonné des vagues, cet instrument médiatique devient mon seul repère. Mon seul refuge.
Exténué, j’y arrive enfin. A quelques mètres, j’en distingue l’écran. Dans sa candeur insolente il montre un homme, perdu en mer. Le nageur hébété tente fébrilement de rejoindre un téléviseur symbolique. Mais hélas la scène devient pathétique, le drame qui se joue, cette descente en enfer orchestrée, j’en suis l’acteur principal ! Je me suis reconnu, abasourdi. A ce moment une angoisse profonde et terrible m’envahit. Désemparé, la gorge nouée, je crois que la mort m’a appelé. Je sombre dans le désarroi, et m’enfonce dans les profondeurs abyssales de l’océan ennemi. A ce moment, une voix gutturale me retient. Elle résonne tel un glas, le timbre en est fort et semble jaillir des flots.
   -Te voilà ! Toi le téléphile, l’indésirable de la culture, le premier des feuilletons, l’ignorant des réalités.
Étonné et apeuré je réponds.
    - Je… Je ne comprends pas… Qui... Qui êtes vous ? Je... Je n’ai rien fait.
    - Oh ! Ne ment pas ! Tu ne parles plus à tes enfants et tu ignores ta famille. Le plus clair de ton temps tu le passes près de l’écran. Jamais dans ta bouche une critique, une hypothèse, même pas un différent.
    - Si… Je...
    - Non ! Lorsque tu t’exprimes, le téléviseur braillant, c’est afin qu’ils se taisent tes pauvres enfants. Auras-tu le courage, un jour, de regarder la vérité ! Autrement qu’à travers cet étalage de fausses modesties, qui nous montrent chaque jour les tristesses, les souffrances de la vie. Les feuilletons débiles dont tu te gargarises t’annihilent l’esprit. Supprime ce mirage et ouvre tes yeux. Écoute, parle, chante. Achète un livre et lis-le. Fais ce que tu veux mais fais-le. Ne pleure plus devant le petit écran à faire semblant de plaindre les autres. Occupe-toi d’abord des tiens, après, les autres ce sera bien. Mais j’ai assez parlé, et je vais te laisser dans ton délire d’abonné à quelques chaînes de « télé ». « L’overdose » te guette et te prendra ta tête. Adieu téléphile, l’émission est finie mais pas ta vie.
Je sanglote, je m’englue dans de cruels dilemmes rejaillissant à ces mots. Mon amour propre en est bafoué. Je coule au fond de l’océan...
Une voie douce me tire de ma léthargie.

     -  Chéri ! Réveille-toi ! Il est quatre heures du
matin. Éteins cette fichue télé et viens te coucher ; tu seras mieux dans ton lit !
Mon cauchemar était terminé, je me réveillais inondé de sueurs, mais sauvé.
    - Au fait ma chérie, demain, je me débarrasse du téléviseur...

Le Pharma-chien

     Je m’en vais vous conter une anecdote, une de ces stupidités qui englue notre quotidien dans une sorte de léthargie stérile, nonobstant les regards imbéciles des témoins immobiles et muets de telles situations. Cette histoire, au demeurant sans intérêt, hormis celui de pouvoir m’amuser au plaisir de vous relater la chose, je n’en suis hélas pas acteur. Elle me fut narrée par ma tendre compagne, que j’embrasse au passage, la remerciant de supporter au quotidien mes mauvais mots et mes calembours de supermarché. Bref; l’action se situe dans notre petit village, en ces jours fades et sans lumière ou l’ont ne voit pas la différence entre vingt heures du matin et sept heures du soir. Mais je dois tout d’abord, pour assurer la cohérence du récit qui va suivre, et, ainsi donner un peu de piment à la lecture du texte, vous expliquer que la veille nous avions consulté un médecin, dermatologue de part sa spécialité. En effet,
la fille de ma chérie ; ma chérie que j’embrasse au passage, la remerciant à nouveau d’avoir tant de patience à mon égard et de sourire encore à mes enfantillages, la fille de ma chérie, dis-ai-je, et moi-même, avions recueillis à notre insu d’horribles verrues. Au sortir de l’officine du médecin de renommée départementale, les innommables pustules en question, même pas purulentes, passèrent de l’état de bourgeons printaniers à des espèces d’insectes ratatinés et desséchés, à l’image des mouches nourries aux fientes, qui égaient nos pare-brise au retour de nos promenades estivales et motorisées. Et c’est là que le rebondissement latent et attendu, chers lecteurs, c’est à ce moment qu’un élément imprévu vient alimenter la narration de cette aventure, et je cesse de vous faire languir en vous délivrant immédiatement ce détail d’importance, sans lequel cette histoire n’existerait pas car étant le trait d’union de ce qu’il va suivre :
Le médecin nous a rédigé une prescription ! Ou plutôt deux, des belles, des vraies. Vous savez ces jolies ordonnances avec l’entête du praticien où s’étale ligne après ligne les innombrables diplômes et services rendus dans les hôpitaux de France et d’ailleurs. A croire qu’ils faisaient mal leur boulot puisqu’ils n’y sont pas restés ! Vous remarquerez d’ailleurs que la longueur de l’entête est directement liée à la hauteur du chèque que vous établirez en lui adressant souriant un : « merci docteur », faussement affable mais réellement énervant. Nous voici donc avec ces listes d’onguents, rédigées à la pioche où dans une langue que l’ont ne nous a pas enseignée. A croire que les ordinateurs ne sont pas tous arrivés dans les cabinets médicaux. A moins peut être que certains toubibs aient un malin plaisir à étaler leur savoir avec une écriture digne d’un éléphant, rédigeant une recette de cuisine avec sa trompe, pour rester poli. J’ai d’ailleurs une pensée attendrie pour les vieillards tentant de déchiffrer le précieux document où aux étrangers qui transpirent à l’idée de simplement se tromper sur la dose prescrite, et à l’administrer à leur progéniture morveuse et braillarde. Mais qu’importe, nous décidâmes que ce serait la femme de ma vie, que j’embrasse au passage, la remerciant pour la tolérance du regard qu’elle pose sur moi dans mes moments de douce folie, qui se rendrait en notre village s’en quérir des médicaments précédemment décrits. Le lendemain donc, un jour fade et sans lumière ou l’ont ne voit pas la différence entre vingt heures du matin et sept heures du soir, elle se rendit pimpante à la pharmacie voisine de notre domicile emportant dans son sac les ordonnances délivrées par notre dermatologue diplômé. L’attente d’usage consommée, l’homme, traducteur certes, mais aussi pharmacien s’empressa de déchiffrer rapidement l’ordre prédictif médicamenteux que lui tendit la femme avec qui, agréablement, je dors. Je profite, puisque je la cite, pour l’embrasser au passage, la remerciant d’endurer sans faillir mes transpirations nocturnes ainsi que mes gigotements intempestifs et répétés. Le pharmaco-dépendant, à l’issue de sa lecture la toisa d’un regard de bovin qui vient de s’échapper de l’abattoir et s’adressa à elle en ces termes recherchés : 
    -  Pouah ! C'est des verrues ! Et toute la famille en a !
Naturellement la discrétion du rustre n’étant pas de son acabit, les quidams alentours, friands des petites historiettes inénarrables sur la connerie humaine mais surtout sur le malheur des autres s’intéressèrent immédiatement à la scène. Ils ne voulaient rien louper, tout entendre, afin que le soir venu, entre le surgelé immonde et sans saveur et les logorrhées télévisuelles de TF1, ils puissent s’enorgueillir de relater souriants le décontenancement vécu par ma compagne. Tiens, puisque j’en parle, je l’embrasse tendrement la remerciant de toujours sourire même quand je ne suis pas drôle et je vous assure qu’elle a bien du mérite ! Le pharma - chien aboyant, sans queue ni tête, je resterai poli, se retira dans la resserre afin d’y prélever les boites convoitées. Il revint quelques minutes plus tard, qui laissèrent bien le temps aux clients revanchards de leurs maux, de dévisager ma femme et la pauvre gamine qui l’accompagnait. Dès son retour, le bovin baveux s’esclaffa à nouveau dans un français encore recherché par quelques professeurs de lettre qui y croient toujours, en agitant fébrilement une boite :
    -  Aaahh ! Aahh ! Ba sui là il est bien pour les verrues ! Et c’est qui qui a prescrit ça ? Dit-il en se saisissant à nouveau de l’ordonnance afin de relever le patronyme du praticien spécialisé.
    - A ba oui il est bien lui ! C'est ce qu’on fait d’mieux pour les verrues ! Insista-t-il lourdement.
Imaginez à ce moment précis où nous sommes au coeur de l’action, que les regards et les esprits se croisent et s’entremêlent, que les sous-entendus frémissent, imaginez j’insiste, ce que peut ressentir la préadolescente dont je suis fier d’être le beau-père, et d’ailleurs à ce titre, tout le monde ne peut se targuer d’assumer les deux rôles. Ce fut insoutenable, du moins je l’imagine, et c’est aussi pour elle qu’aujourd’hui mon clavier roule l’énergumène dans la boue qu’il mérite. Le regard que lui jeta ma compagne, oui, celle là même que j’embrasse au passage la remerciant d’arriver à garder son humour malgré les blagues de plus où moins bon goût dont je l’afflige régulièrement, n’entama en rien l’assise imbécile de l’outrecuidant. Bien au contraire, il se vautra en d’interminables explications vociférantes et maladroites sur les prises des différents médicaments. L’agacement de ma femme atteint son paroxysme lorsque le bileux glauque ventripotent annonçe sans vergogne qu’il faudra revenir, ne pouvant fournir la totalité de la prescription.
Je conclurais ici ce récit, qui je vous avais prévenu n’a aucun intérêt, mais je souhaite néanmoins souligner que je félicite ma petite femme d’avoir affronter sans sourcilier ce paysan, dont l’érudition se limite à la lecture de quelques termes latins hiéroglyphes, ma chérie que j’embrasse et que j’admire d’avoir réussi à lire jusqu’au bout mes délires vocables.